ENSEPS ou l’impertinence du recrutement...

A.Masmoudi,  Agrégé en EPS
CPGE Meknes


Il est peut être inutile de rappeler que le profil final d’un enseignant est une addition d’un certain nombre de compétences : celles dont il disposait quand il s’est présenté en tant que candidat à l’un des concours de recrutement ; celles qu’il a acquises le long de sa période de formation initiale et celles qu’il a forgées en s’exerçant (expérience). La productivité et la rentabilité d’un enseignant sont donc forcement expliquées par la totalité ou par une partie de ces phases de construction de sa personnalité professionnelle. On peut dés lors facilement comprendre la médiocrité qui caractérise la rentabilité de l’Enseignant d’Education Physique et Sportive (EPS) marocain  en remarquant qu’il ne s’agit tout simplement d’aucune construction d’aucune de ses compétences : aucun profil n’est clairement défini, ni en aval ni en amont de sa formation ; aucun consensus, par conséquence, autour du sens de sa formation ; chaque formateur s’y prend en fonction de sa vision personnelle. Aucune formation continue pouvant contextualiser les acquis de sa formation initiale n’est dispensée ; les « inspecteurs » ont visiblement oublié (ou ont été priés ou forcés d’oublier) qu’ils ont toujours eu un rôle formateur à jouer auprès de cet enseignant. 

Ce présent article n’a nullement la prétention de traiter les différentes facettes de cette gabegie humaine, mais de soulever l’un de ses principaux déterminants. Il s’agit du profil de recrutement adopté par l’Ecole Normale Supérieure d’EPS (ENSEPS). Force est de constater que ce profil ainsi que le filtre conçu pour son évaluation consolident et nourrissent les mêmes valeurs d’exclusions qui ne cessent de marginaliser et d’hypothéquer tout epanuoissement des jeunes marocains et particulièrement  les sportifs parmi eux.

À l’ENSEPS, le dossier de candidature au passage du concours de recrutement est rejeté si le relevé des notes du baccalauréat n’affiche pas une moyenne générale supérieure 13/20 et une note d’EPS dépassant les 14/20 en EPS. Et sachant bien que la note d’EPS au baccalauréat est délivrée dans le cadre du contrôle continu par l’enseignant lui-même et sachant également que les enseignants d’EPS ont la réputation d’être les plus « sympas » du personnel pédagogique d’un établissement scolaire, il suffit aux élèves désireux concourir au poste d’élève-enseignant à l’ENSEPS de demander  une note conséquente pour avoir un 19 ou un 20/20. Du coup, ce critère perd toute sa pertinence en anéantissant sa capacité de discrimination. Il n’a désormais plus aucun sens parce qu’il ne fournit plus le renseignement qu’il était censée fournir, à savoir le niveau du candidat en EPS.  Tous les dossiers (retenus ou non) plafonnent à ce niveau. Ceci a rendu les 13/20, l’autre critère exigible, l’unique condition pour présélectionner les candidats. Et qu’est ce qu’un 13/20 au baccalauréat ? Elle équivaut  la mention « BIEN » ; distinction réservée à certains nantis scolaires et n’est aucunement à la portée de tout un chacun. En sciences expérimentales par exemple, il faut être brillant en mathématique, en sciences de la vie et de la terre et en sciences physiques et chimie (toutes ces matières ont le coefficient 7) pour réussir son BAC avec un 13 ou plus. Nous nous trouvons déjà devant une aberration de taille : pour être présélectionné et peut être sélectionné et devenir enseignant d’EPS dans un lycée qualifiant, il vaut mieux être calé en Maths et en Physique pour les scientifiques, en Arabe et Histoire-Géographie pour les littéraires et en Economie générale, Comptabilité et Statistiques pour les bacheliers en sciences économiques.             L’excellence en maths, physique ou comptabilité aurait-elle un quelconque rôle à jouer dans la détermination du profil de l’élève-enseignant et dans la définition des compétences futures d’un enseignant d’EPS ? Certainement NON ; sinon un rôle très accessoire. Ce qui est grave est déroutant dans cette mesure n’est pas son caractère hautement sélectif mais son sens de sélectivité.  Autrement dit, la conception du filtre doit répondre à une question double : qu’est ce qu’il laisse passer et qu’est ce qu’il recale ? Et c’est la deuxième partie de cette question qui recèle toute l’ampleur de la mésaventure et l’impertinence du système de sélection mis en place pour le concours de recrutement à l’ENSEPS.  Ce niveau d’exigence élimine systématiquement tous les bacheliers qui ont un vécu moteur et sportif notable. Cette affirmation n’est pas fortuite ou spéculative; c’était une hypothèse au début de l’application de cette mesure ministérielle, elle est devenue réelle après vérification et confirmation des formateurs eux-mêmes. « Nous recrutons des handicapés » avait d’ailleurs affirmé l’un des responsables dans cet établissement de formation en s’indignant et en regrettant l’avant 13/20. Pourquoi les élèves « sportifs » ne seraient ils pas brillants dans leurs études ? Ce n’est surement pas une fatalité ou une causalité innée. C’est tout simplement une question d’investissement scolaire. La course effrénée aux notes imposée par la sélectivité outrancière du système actuel requiert en effet un engagement soutenu en temps et en argent aussi bien pour les élèves que pour leurs parents. Les élèves qui ont eu la chance (ou peut être la malchance) d’être doués dans l’un des sports et qui sont impliqués dans l’activité d’un club sportif souffrent d’un handicap à ce niveau ; une partie du temps extrascolaire dont ils disposent est « gaspillée », il est le cas de le dire, dans les séances d’entrainement et les compétitions nationales ou internationales. Ces élèves là animent le champ sportivo-culturel du pays, certains d’entre eux représentent le Maroc là où il a toujours besoin d’être représenté, ils contribuent également à l’amélioration de la performance économique nationale en tant qu’un acteur indéniable dans le tissu économique sportif. Tous ces apports se font au détriment de leurs performances scolaires. Et si cette énergie et ce temps étaient exploités dans la préparation à la désormais ″compétition scolaire″ ? C’est la question légitime que commencent à se poser certains élèves et certains de parents. Elle induit une autre interrogation non moins pertinente, celle de l’utilité sociale et économique du sport marocain. Celui-ci forme des chômeurs et est indéniablement un agent de désintégration et non d’intégration sociale. Devenir « prof de gym » ou fonctionnaire au regretté ministère de la jeunesse et sports via la formation à l’institut My Rachid étaient les seules issues logiques vers un métier pour les élèves doués en EP et en sport. Le système leur a tout simplement barré ces chemins. Avec un My Rachid qui ne débouche plus vers une embauche systématique depuis une dizaine d’année, avec une ENSEPS devenue inaccessible aux bacheliers non excellents et avec un CPREPS réservé aux meilleurs DEUGUISTES Biologie-Géologie,  la pratique sportive mène désormais nulle part sinon à la marge de la société.

L’EPS c’est aussi le sport scolaire. Ce secteur d’intervention de l’EPS requiert, pour sa promotion, non pas des enseignants « généralistes », mais plutôt des « spécialistes » dans l’une des activités sportives. Et sachant bien que nos centres de formations d’enseignants d’EPS ne se préoccupent pas de spécialiser leurs étudiants dans l’une ou plusieurs disciplines sportives, l’alternative se dégage d’elle même : il faut recruter parmi les sportifs déjà spécialisés. C’est l’EPS qui a besoin de ce type de profil, c’est elle qui doit « faire la cour et les yeux doux » aux jeunes bacheliers sportifs. Malheureusement, les mesures en vigueur ont un effet tout à fait  contraire ; elles les chassent.  L’EPS marocaine a besoin des jeunes sportifs marocains pour regagner ses lettres de noblesses et sa dignité scolaire et le sport national a besoin de l’EPS pour garantir à certains de ses acteurs un débouché décent. C’est aussi une sorte de reconnaissance de la nation envers ses sportifs qui, sans le savoir peut être, représentent bel et bien une population productive et utile aux tissus socioéconomique et culturel du Maroc. N’est ce pas de l’injustice sociale que d’exploiter le potentiel sportif de la jeunesse marocaine sans lui rien offrir en retour ?

 L’EPS a certes besoin d’intellectuels, de penseurs et d’une certaine forme d’intelligence. Son absence aberrante et incompréhensible de l’université marocaine l’accule à consommer des recettes importées de l’étranger. Sans une recherche universitaire pointue, l’EPS est dépourvue de toutes données objectives sur les caractéristiques motrices de l’élève marocain. Elle ne peut donc proposer des contenus adaptés. Il ne faut cependant pas « déshabiller St Pierre pour habiller St Paul » ; la solution ne peut être l’intellectualisation de l’EPS en recrutant des gens forts dans les matières scolaires et universitaires dites intellectuelles. Ce qu’il faut à l’EPS c’est une « intelligence motrice » et non une sorte d’intelligence générale ou même spécifique aux matières scientifiques ou à un autre domaine qu’on essaierait d’appliquer aux activités motrices. Ce type d’intelligence ne peut s’acquérir loin des terrains de sport. Elle a besoin d’une expérience motrice conséquente et d’une capacité intellectuelle à réfléchir sur cette expérience, d’opérer un aller-retour ininterrompu entre la pratique et la théorie et d’essayer de comprendre de quoi est faite et comment créer la réussite sportive et l’efficacité motrice. Dans cette optique, la révision des modalités de recrutement actuellement en vigueur à l’ENSEPS (CASA) et au CPREPS (TAZA)  s’avère indispensable. Celles de l’ENS est d’autant plus justifiées qu’elles ont été adoptées en réponse à un contexte particulier et à une conjoncture qui n’a pas duré longtemps. M. Lahcen Oubahammou, actuel directeur de la DPSS (Direction de la Promotion du Sport Scolaire) et directeur de l’ENSEPS au moment où le ministère a officialisé les actuels critères de présélection et de sélection, dénonce d’ailleurs l’absence de réactivité du système face aux mutations qu’a connu le paysage éducatif marocain. « Il faudrait remettre les choses dans leur contexte. Le problème s’est posé dans les années où le baccalauréat fut régionalisé (…) le MEN n’octroie que 60 places à l’ENS pour un chiffre en présélection correspondant à 12.583 » avait confirmé l’ex-directeur de l’ENS. Et à M. L. Oubahammou d’ajouter que « du moment que le système d’examen du baccalauréat a changé, les critères de présélection à l’ENS doivent être revus et adaptés. L’exigence échelonnée est l’une des pistes qui permettra à l’EPS de recruter des candidats ayant un vécu sportif significatif ». (Interview accordée au magazine « Perspectives du Maghreb » en Décembre 2005, pp 97-98). Le principe de cet échelonnage des exigences pré-sélectives tiendra en considération la valeur sportive et motrice des candidats ; les sportifs internationaux (équipe nationale), les nationaux (club national) et les élèves provenant des ″lycées d’athlètes″  n’auront pas à présenter un relevé des notes aussi étoffé que les bacheliers ne justifiant aucun vécu sportivo-moteur notable (les moyennes exigées doivent faire l’objet d’une étude minutieuse).    

En attendant l’avènement d’une telle mesure, rappelant l’allocution de M. Driss lors de la présentation devantla Chambredes Représentants du programme gouvernemental en novembre où il a affirmé qu’" il est évident que la résorption de la problématique du chômage est liée à l'amélioration, la restructuration et la modernisation des systèmes d'éducation et de formation″. Citons également cet extrait du message royal adressé aux participants à la réunion de l’ECOSOC sur le sport à Genève le 05/07/2006 et où le roi Mohammed VI a une fois de plus soulevé la problématique de l’emploi par le sport : « le thème choisi constitue à n’en point douter un créneau d’approfondissement de l’objectif général de l’emploi, et il importe donc de mobiliser toutes nos forces communes pour le concrétiser et le pérenniser. J’apporte donc l’appui à une si heureuse initiative qui unit utilement les forces publiques ou privées(…) pourvu qu’elles œuvrent à faire du sport une utilisation efficace et continue pour réaliser plus d’emplois… ». L’EPS scolaire est capable d’absorber sa part de chômeurs en lui permettant de recruter parmi la population des sportifs scolarisés. Ceux là même qui finissent généralement leurs carrières sportives marocaines dans la « rue » alors qu’avec un BAC, deux ou quatre années de formation et un vécu sportif reconnu, ces mêmes candidats aux chômages pourraient devenir d’excellents professeurs d’EPS.

A.Masmoudi, professeur agrégé en EPS

CPGE Meknes





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